lundi 5 août 2013

Calcutta

Le 29 juillet 2013. 

La cathédrale anglicane St Paul.

Partis le 21 juillet, nous avons atteint Calcutta le jour suivant, vers 13 heures. C’était pour nous la première fois que nous prenions la toute première classe des trains indiens, occasion pour nous de rencontrer un peu de ces classes aisées qui aiment prendre leur temps et être bien traitées plutôt que de prendre l’avion. La discussion a toujours été agréable, et quelles que soient les classes, vous verrez que les gens aiment faire causette, d’autant plus si leurs interlocuteurs sont étrangers. 
La gare d'Howrah la nuit.

L’arrivée à la gare d’Howrah donne vraiment le ton, un espace bondé, où tous les voyageurs se bousculent allègrement comme seuls les indiens savent le faire, mais aussi un espace immense et assez ancien (c’est la première gare d’Asie, autant par la taille que par la date de construction). Une gare comme celle-ci donne un bon aperçu de Calcutta, une vielle dame par certains aspects assoupie, mais par d’autres, éminemment dynamique. Pour aller en ville, il faut traverser le pont d’Howrah, qui date des années 1940 et qui est une structure impressionnante, on entre ensuite dans une ville décrépie mais magnifique, qui incarne tout l’orgueil de l’empire Britannique. 
Le pont d'Howrah.
Le tram et un pousse-pousse.
Calcutta n’était qu’un fort abritant quelques anglais audacieux jusqu’à la fin du 18ème siècle, constamment soumis aux assauts des marathes, mais aussi des bengalis, et des français. Les anglais gagnent alors la victoire de Plassey, face aux français et aux souverains locaux venus les appuyer. La débâcle française ouvre la voie à une domination anglaise sur le nord de l’Inde; fait plus étonnant - quoique l’on remarque que, quand il s’agit de la politique extérieure, notre chère mère Patrie a toujours eu de ces sagesses dont on devine mal la logique et les motivations - fait étonnant donc, la France se replie aussi sur les colonies du sud, alors qu’elle dominait totalement le sud du sous-continent, laissant ainsi les anglais s’occuper de toute l’Inde. 



Une fois leur ville sécurisée, les anglais s’installent durablement et s’étendent, la ville dépasse bientôt Chandernagore, la ville le plus grande de la région; port de commerce, elle voit s’accumuler les richesses et les palais et les bâtiments somptueux, elle devient la deuxième ville d’Angleterre juste derrière Londres et abrite les aventuriers venus faire fortune, les commerçants, les militaires en quête d’une carrière facile et prestigieuse (d’autant plus facile que l’expansion anglaise se fait brutalement et par les armes jusqu’en 1857, à la fin de la révolte des Cipayes). Une bourgeoisie locale, d’où émergeront intellectuels et artistes voit-elle aussi le jour tandis que des quatre coins de l’Empire et d’au-delà affluent des gens venus faire fortune (des chinois, des arméniens, etc.). 

Le plus grand temple Jain de la ville. 
Lorsqu’en 1911, Calcutta est dépossédée de son titre de capitale au profit de Delhi, elle continue de prospérer: qui aurait pu miser sur les reliques de l’Empire Moghol en 1911, tandis que Calcutta faisait déjà office de Londres de l’Orient? Les monuments s’accumulent, les richesses aussi et comme dans tous les empires coloniaux, la ville devient le réceptacle de toutes les ambitions coloniales dans ce qu’elle pouvaient avoir de grandiose: le tramway s’y installe, le métro aussi. 



Calcutta subit cependant un coup terrible en 1947, lors de la partition: ville portuaire, elle voit son hinterland, le Bengladesh, devenir une région du Pakistan, alors ennemi juré de l’Inde - ce que la partition entre le Bengale occidental à majorité hindou et entre le Bengale Oriental à majorité musulmane en 1905 annonçait déjà. C’est le dynamisme de ses habitants et la capacité à s’adapter qui est le propre des grandes métropoles qui va maintenir Calcutta dans son rôle de métropole de l’Inde, bien que Bombay et Delhi finissent bientôt par la dépasser. Aujourd’hui, Calcutta a bien des obstacles à franchir pour retrouver un rôle de premier plan, citons seulement la question de la modernisation de la ville, la question de la pauvreté (que nous avons vu pour la première fois dans le centre des grandes villes), un réseau de transport insuffisamment développé et vieillissant etc, sans compter les défis propres au sous-continent indien.
The Writers' House, un des bâtiments coloniaux de la ville.
Le séjour à Calcutta a été extrêmement agréable: j’ai toujours aimé les grandes villes. Il flotte ici une atmosphère particulière qui différencie la ville de ses rivales de Bombay ou de Delhi. Il s’agit en effet d’une vieille ville, pleine d’histoire, qui bien que décrépie conserve un charme certain, et un certain dynamisme qui n’est cependant pas oppressant. 


Toute la ville vaut vraiment le détour, il y a aussi les différents palais et maisons de patrimoine qui constituent un point fort de la ville, en effet, il suffit de rentrer dans la cour intérieure de quelque maison agréable à regarder de l’extérieur pour être absolument pris par l'exubérance de richesses. Le meilleur endroit que nous avons vu reste le Marble Palace, construit par l’ancien nabab de l’endroit. Les photos sont interdites mais les cours intérieures, les sculptures et les peintures d’un goût absolument exquis sont vraiment des merveilles. 
Cour de la maison de Rabindranâth Tagore.
Autre merveille de la ville, le Victoria Memorial, qui mérite son surnom de Taj du Raj: il s’agit d’un bâtiment somptueux, tout de marbre, en l’honneur de la première Impératrice des Indes. Les colonies ont toujours été des lieux où les volontés de prestige des empires se sont exercés, alors même que dans les métropoles, ce sens du somptuaire semble s'effriter et se reporter vers les équipements fonctionnels comme les gares, les aéroports etc. L’architecture et l’urbanisme des colonies ont toujours été grandioses et audacieuses, et avec New-Delhi, le Victoria Memorial en est un exemple flagrant. 
Victoria Memorial.

L'impératrice. 
Toutes les grandes villes ont cela en commun qu’elles ont toute quelque chose de Sodome, de Babylone, de Babel et aussi de Jérusalem; Calcutta n’échappe pas à ce constat: nous tenions à consacrer une journée aux Sœurs Missionnaires de la Charité (ce que nous n’avons pas pu faire parce que nous avions loupé l’inscription hebdomadaire du mardi), et, en chemin vers le mouroir de la bienheureuse Thérèse de Calcutta, nous sommes tombés sur le temple de Kali. Là, attirés par le bruit des tambours et des cris, nous nous sommes rapprochés de l'autel. La déesse Kali est appelée aussi "celle qui boit dans des crânes", et elle boit du sang pour être apaisée, aussi n'ai-je été que moyennement surpris quand j'ai vu une pauvre biquette se faire allonger sur l'autel, et un mec bourru, torse nu et peint crier "tu es victorieuse Kali!" avant de décapiter la chèvre d' un coup de sabre recourbé tenu des deux mains. Le plus surprenant advint ensuite: tandis que la tête continuait, même après avoir subi la décollation et en vain, d'articuler ses mâchoires pour tenter de hurler, comme au moment où on l'avait attachée à l'autel, et que le corps retombait sur les marches en convulsant, ceux des hindous qui participaient à ce rite d'un autre âge se précipitèrent sur l'autel et la dépouille. Ceux qui atteignaient la pauvre bête touchaient ou son cou ou sa tête pour ensuite s'oindre et se badigeonner du sang que venait de goûter leur déesse, ceux qui parvenaient à l'autel faisaient de même, brisaient des noix de coco pour se joindre au sacrifice, ramassaient le sang pour leur "onction", dansaient avec le corps et la tête, plaçaient leur tête sur le dispositif qui avait servi à attacher la chèvre. Nous avons fini par demander à quelqu'un pourquoi ils faisaient ceci, on nous a répondu que Kali voulait du sang et que sous peine de subir sa colère, il fallait lui en donner. Voyant que l'ajout de chiens, venus lécher le sang sur les marches, rendait la scène trop dantesque, nous sommes partis faire un chapelet à la chapelle du mouroir de la Bxe Thérèse de Calcutta, juste à côté.
Le mouroir de la Bxe Thérèse de Calcutta.

Un petit autel de Kali Ghat, après un sacrifice de chèvre. De nombreux fidèles viennent se barbouiller de sang.

Pour ce qui est du côté Babel, il est visible dès l'arrivé dans la ville. Je pensais que nous entendrions chanter du Bengali, mais c'est encore qui Hindi qui nous a accueilli, et pour cause: 80% de la ville a pour langue maternelle le Hindi (60% de la ville vient de l'état voisin et misérable du Bihar ; tandis que les Bengalis ne représentent qu'un peu moins de 20% de la ville; et puis il y a d'autres indiens). Les affiches en Bengali ne sont qu'un dernier sursaut régionaliste d'une ville très cosmopolite comme Delhi et Bombay (dont la langue la plus parlée est là encore le Hindi). De ce fait, on trouve assez peu de la nourriture Bengalie très épicée et cuisinée à la moutarde (huile, grain, pâte), alors que l'on trouve assez facilement tout le reste: Hindustanis, Tamils, Keralais, Chinois, gens de l'Est, du Kashmir etc. sont venus faire fortune dans la ville. 

L'expression la plus impressionnante de ce multiculturalisme sont les lieux de commerce: en arrivant dans un endroit tel que le "New Market", on est étonné de trouver absolument de tout ce qui peut être produit sur la planète. Le lieu m'a de suite rappelé le marchand libanais qui officie à côté de la moquée de Saint-Denis de La Réunion et dont la maxime était "écoute, si ça existe, je l'ai, si ça n'existe pas, laisse moi une semaine". Le New-Market peut être un excellent endroit pour acheter indien, il faut toutefois faire très attention aux arnaques et aux rabatteurs qui ne vous lâcheront qu'une fois que vous aurez été plus désagréable qu'eux mêmes (n'hésitez pas, au risque de repartir en courant, complètement excédé). Pour les articles cachemiris (bois et laine bien sûr), on vous recommande l'excellent Pumposh, qui n'a pas besoin de rabatteurs et fait de grosses réductions sur les stocks de cachemires en gros qu'il vend aux fournisseurs européens (50% sur le pashmina le plus fin si vous achetez chez lui, la qualité est excellente). 

New Market, il devait être nouveau quand on l'a construit...


Il me faut aussi parler du quartier des sculpteurs, un lieu vraiment étonnant : tout un quartier s'affaire à sculpter des statues en plâtre, puis à les peindre, avec une division du travail qui ferait le plaisir d'Adam Smith. Autre lieu pour les curieux, l'énorme marché aux fleurs (n'oublions pas que les indiens en offrent souvent à leurs dieux).






Le séjour à Calcutta a été un grand moment, nous avons vraiment beaucoup aimé les ballades dans les anciennes parties de la ville, cette ville est un vrai enchantement pour qui aime l’histoire, les vieilles pierres et l’architecture.

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