| Roomi Darwaza, une porte de la ville. |
J’ai connu Lucknow un peu par hasard, il y a deux ans. Un ami de
l’ambassade, Philippe, m’en avait parlé en me montrant un livre préfacé par le mécène et
entrepreneur français naturalisé indien Francis Wacziarg. Les silhouettes
élégantes que dessinaient les palais, les mausolées et les mosquées au soleil
couchant m’avaient plu et je décidai qu’un jour je devais aller à Lucknow.
Cette envie fut renforcée après mes quelques lectures sur le royaume d’Awadh et
le visionage du magnifique film de Satyajit Ray, Les Joueurs d’Échecs, tourné dans la vieille ville. Celle-ci était à 6 heures de mon étape
à Delhi et on atteignait Calcutta, l’étape suivante, en 20 heures en train et
j’ai donc ajouté la ville à mon itinéraire, plutôt que Varanasi (il fallait
faire des choix et je me suis dit que je finirais par voir la perle du Gange un
jour!).
Nous nous sommes un peu inquiétés en ne voyant pas la destination sur
le Routard, ni sur aucun autre guide français (quelques pages sur le Lonely
Planet à l’hôtel, qui nous confortent dans notre idée que ce guide est
peut-être le plus complet pour l’Inde), et nous avons un moment pensé que nous
passerions notre temps à dormir dans un bon hôtel...
Pour le Sarovar Portico, il
faut savoir qu’une réservation par internet fait économiser 50 %... Dès qu’on
l’a su, on est parti chercher une connexion internet et on est revenu (la
classe absolue, mais enfin, à qui va la palme de l’absurdité?).
| Bureau de poste colonial. |
Les déplacements dans la ville ne coûtent pas cher (comme sur tout le
reste sauf l’hôtel) sur les petites distances (moins de 2 km), et alors, il
faut utiliser un rickshaw vélo (20 roupies). Ensuite, il faut donner un bonus
selon la pénibilité du chemin, le poids des passagers etc (si on donne 50, il
sont très contents). Au delà de 2 kilomètres, c’est le rickshaw simple (une
règle simple, 25 INR sur les deux premiers kilomètres, 10 par kilomètre
supplémentaire engagé - white skin tax comprise dans la méthode de
calcul).
En explorant une ville comme Lucknow, on a un aperçu assez global de
tout ce qui a pu se passer en Inde à partir du XIXème siècle. La ville est en
effet pleine de lieux de mémoire superbement conservés qui nous aident à y
voir plus clair et à trouver une cohérence à l’histoire contemporaine de
l’Inde.
Commençons par la période précoloniale. À cette époque, le royaume
d’Awadh (Oudh en anglais), est un royaume puissant et prospère. Il s’émancipe
progressivement de l’empire moghol, en profitant de la décadence de ce dernier
et commence à vouloir briller autant que Delhi et Agra. Sa capitale nouvelle,
Lucknow, devient alors un centre architectural et artistique important en plus
d’être déjà une des capitale mondiales du chiisme. Le chiisme est présent
partout en ville, et bien que les musulmans soient devenus minoritaires (33%)
depuis que la ville se développe à une vitesse phénoménale et attire des
indiens venus de loin, l’art religieux musulman imprègne la ville et lui donne
une atmosphère particulière, bien différente du reste des villes du
sous-continent. La vie y est comme rythmée par les appels à la prière. Les
chiites vénèrent des «Imambara», des complexes comprenant une mosquée, parfois
des palais, mais surtout de beaux monuments ornementés abritant des répliques
du mausolée d’Ali à Kerbala, Ali étant le sultan légitime selon les chiites.
Celles-ci sont saintes, elles peuvent être en carton comme en argent incrusté
de pierres précieuses et sont promenées dans la ville lors des grandes fêtes.
Outre les portes sculptées monumentales, ce sont surtout ces Imambaras qui
constituent le principal intérêt de la ville. Ceux ci peuvent être de
minuscules structures cachées dans les rues, où des ensembles plus monumentaux
et à visée prestigieuse (souvent les Nawabs leur faisaient des cadeaux
décoratifs comme des pendules de Paris, des tapis de Perse ou des luminaires de
Belgique en cristal).
| Chhota Imambara |
L’Imambara le plus impressionnant est le «Gros Imambara», ou Bara
Imambara. Après une porte monumentale on entre dans un petit espace avec un
jardin, qui mène à une seconde porte. De là, on voit déjà poindre les immenses
minarets de la mosquée, ainsi que les sommets des bulbes qui la couronnent. La
beauté vous saisie dès lors que l’on passe la seconde porte. En face, un
immense palais à la façade sculptée se tient fièrement, à gauche, un passage
mène à un puit sculpté qui était aussi un palais, et à droite, la fière mosquée
se dresse. L’ensemble est vraiment magnifique. Le palais est immense, il abrite
des objets précieux qui sont des témoins de la gloire passée des Nawabs de
Lucknow. On accède au toit par un passage sur le côté; en fait, il s’agit d’un labyrinthe
conçu comme tel, sur plusieurs étages, avec des escaliers et des galeries, qui
mènent à des promontoires, à des terrasses, à des balcons donnant sur le vide
et qui donnent alors un aperçu grandiose de la ville ou du site, ou à des
balcons et des galeries donnant sur l’intérieur du bâtiment, et que nous avions
vu depuis le sol. Je me rappelle que nous avons passé trois heures à visiter ce
labyrinthe, et à trouver l’escalier étroit qui mène aux balconnets intérieurs.
Parfois, une lampe de poche devenait nécessaire. Il était de même nécessaire de
progresser lentement, pour ne pas rater les petits passages qui semblent avoir
été cachés à dessein, et pour éviter de se retrouver trop près du vide au
détour d’un couloir.Voici quelques photos:
Il y a dans la ville beaucoup d’autres Imambaras, comme le Chhota
Imambara, plus petit mais richement orné, et d’autres, sur lesquels on tombe au
hasard, en se promenant dans un ruelle pleine de bâtiments coloniaux décrépis
et en décidant de tourner à gauche ou à droite. Les Imambaras sont la fierté
des habitants, tous différents, ils sont aussi richement décorés et entretenus.
À cette couche pré-coloniale se rajoute une couche coloniale, que l’on
repère assez facilement dans toute la ville, mais en particulier autour du
quartier d’Hazratganj. Les anglais s’installent à Lucknow à la toute fin du
18ème siècle, le Nawab d’alors acceptant d’héberger un «résident permanent de
la compagnie» dans une résidence donc, qui était plus un petit village ceint de
ses murailles. La compagnie devient le suzerain d’Awadh, et elle s’immisce de
plus en plus dans les affaires d’Awadh et prélève un lourd impôt. Elle convoite
aussi les terres fertiles du royaume et ses grandes richesses. Prétextant,
comme avec les autres royaumes qu’elle a annexés, que l’Awadh était mal géré et
que le peuple n’était pas content (règle d’annexion du misruling), elle envahit le territoire et dépossède le roi. Les
événements susmentionnés sont très bien contés dans Les Joueurs d’Échec de Satyajit Ray. Le Nawab d’alors avait déposé
les armes sans se battre, un sentiment d’injustice est resté au sein du peuple
- petit peuple et élites. En 1857, éclate la révolte des Cipayes qu’une
historiographie nationaliste indienne vante comme la «première guerre
d’indépendance indienne» (vous pouvez y ajouter des adjectifs plus ou moins
pompeux, comme glorieuse). Néanmoins, la vision d’une guerre marquée par
l’opposition des indiens en un bloc contre les anglais est fausse: ce sont
surtout des États de la plaine gangétique, dont Awadh et l’Empire Moghol, qui
entrent en guerre contre les anglais. De même, la compagnie Anglaise n’est pas
seule à affronter deux empires, une multitude de royaumes, ainsi que ses
propres troupes mutinées (les Cipayes) qui ont commencé cette rébellion à cause
du moment traitement, du manque d’avancement et de cartouches à base de suif
qui ont été de trop (les troupes étaient alors essentiellement constituées de
brahmanes végétariens et de musulmans, les anglais devaient éviter à l’avenir
de pareilles troupes et leur préférer des peuples restés fidèles durant la
rébellion, comme les Sikhs). Elle a avec elle une myriade d’empires et de
royaumes qui préfèrent avoir des maîtres Anglais que Moghols, comme les Sikhs
encore une fois. Quant au sud du pays, pas d’agitation (les indiens -hors
élites et indiens du nord- ne se voyaient pas alors comme un peuple uni), si
bien que les troupes de Cipayes à Chennai seront envoyés au nord pour venir en
aide aux troupes anglaises débordées et assiégées, le temps pour un corps
expéditionnaire d’arriver d’Angleterre.
En quoi cette histoire concerne t-elle notre belle Lucknow? C’est qu’un
des bâtiments coloniaux les plus importants de la ville est la résidence, le
palais des premiers anglais. Au début de la révolte des Cipayes, les anglais se
font massacrer lors de «pogroms» dont la consigne est plutôt claire. Les
survivants de l’Uttar Pradesh se réfugient à Lucknow, dans la résidence, qui va
tenir un siège de 6 mois avant d’être «soulagée» par les renforts, puis libérée quelques mois
après. Les bâtiments en ruines, où l’on voit les traces de canons, sont pleins
d’histoire et on s’y promène des heures, en collectant les anecdotes. Voici quelques photos de la
résidence.
résidence.
La ville possède de même de nombreux autres sites coloniaux
intéressants, qui se découvrent en flânant dans la ville, en allant par curiosité
s’intéresser à d’imposants bâtiments so
british. Ne loupez pas le zoo et l’impressionnant musée municipal qui s’y
trouve...
Le dernier bâtiment qui vaut vraiment le détour est La Martinière, il s’agit d’un Eton à
l’Indienne, d’une école très réputée fondée par un Français, Claude Martin.
Celui-ci s’engage dans la compagnie française et pose le pied en Inde sans le
moindre sous. Il se lance dans le commerce, devient le conseiller de plusieurs
roi, dont le Nawab de Lucknow et devient immensément riche, la compagnie
reconnait ses mérites en le faisant major général. Richissime, Claude Martin
devient aussi un grand bienfaiteur. Il donne aux églises et fait bâtir des
établissements scolaires à Lyon, Calcutta et surtout Lucknow, qui portent le
nom de La Martinière. Ces établissements, lorsqu’ils sont en Inde, sont
organisés en maisons dans lesquels sont placés les élèves. La scolarité y est à
l’anglaise, avec un office anglican le matin, du sport etc. Le lieu lui même
est magnifique, à la mesure de l’homme qui l’a fait bâtir. En l’explorant, on
découvre un peu plus des traditions de cet établissement: les meilleurs élèves
ont leurs noms gravés sur les marches, ils vont fréquemment prier pour l’âme de
Claude Martin dans la crypte où il repose. Ces élèves sont les futurs élites du
sous-continent, et beaucoup se sont déjà illustrés dans les arts, la politique,
ou les sciences, comme le montrent les nombreuses stèles dans tout l’édifice,
nombre d’entre eux sont tombés dans les deux guerres mondiales et durant la révolte
des Cipayes. Les photos:
Lucknow, c’est enfin un vrai délice culinaire, surtout pour ses kebabs:
Tunday Kebabi, que tout le monde connait, est vraiment un passage obligé. Juste
à côté, à droite quand on est en face du restaurant, il y a un stand de pans,
ces feuilles de bétel farcis à .... plein de choses! Lucknow est reconnue pour
ses pans, et à ce stand, on en aura aux fruits et aux noix, voire au
chocolat.
Vous l’aurez compris, j’ai beaucoup aimé mon passage ici, nous partons
désormais pour Calcutta, d’où nous trouverons un internet café pour poster ce
message!
Le 21 juillet 2012.